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EN CE TEMPS-LA FACHES-THUMESNIL

LES REFUGIES ET RAPATRIES DE FACHES-THUMESNIL.

A proximité les canons tonnent, on voit la lueur des pièces, puis les obus passent au-dessus du village et vont éclater sur notre gauche. Retourner ? Non. Il y a une zone dangereuse, mais plus on tardera plus le cercle se fermera. Il faut passer quand même. "En avant !" crions-nous à quelques uns, en avant ! Un grand nombre suivent, d’autres s’obstinent à refluer. Il se forme deux courants contraires. En avant ! C’est nous qui avons raison. Quelques centaines de mètres franchis, les obus sont derrière nous, nous voilà en sûreté. Quant aux autres, ils se feront prendre, tuer ou blesser dans la nuit et le lendemain ou rentrera dans Lille péniblement [note] . En avant ! La colonne s’allonge vers Aubers ; elle s’efforce à une marche silencieuse ; on ne chante plus comme au début ; les pipes et les cigarettes sont proscrites. "Pas de lumières" crie-t-on dès qu’apparaît la lueur tremblante d’une allumette. Le canon gronde toujours. Aubers traversé, nous allons vers Fauquissart, croisée des routes vers Laventie et Béthune. Laventie est la route officielle, mais des cuirassiers la barrent. Au fond le ciel nuageux s’éclaire par instant.

"Vers Béthune !" nous crient les cuirassiers, vers Béthune ! On bombarde Laventie, Laventie commence à brûler. Il est 8 heures, il faut souffler un peu. On casse la croûte au cabaret, et à neuf heures on repart. La colonne s’est éclaircie, dans les champs, au pied des meules, sur le bord des fossés, des gens sont étendus, d’aucuns dorment déjà. D’autres ont pénétré dans les granges. Nous allons toujours. La route longe le bassin houiller ; la canonnade paraît grandir, par instants, on perçoit le roulement cadencé des mitrailleuses. Béthune enfin ! Il est une heure et demie. Les pavés sont diablement durs à nos pieds endoloris. Partout des gens, sur les bancs, au bord des trottoirs, sur les marches des portes. La pluie commence à tomber. Il fait noir, il fait froid. Pas moyen de se faire ouvrir un cabaret, ils sont combles de gens qui dorment. Rien de chaud à trouver. Heureusement, il y a des amis. Nous voilà enfin à l’abri. On s’installe tant bien que mal sur les fauteuils, les chaises, à même les tapis. Sommeil profond.

Au matin, les premiers arrivés cèdent leurs lits aux derniers venus. Puis on délibère. Quoi faire ? Rester à Béthune ? Impossible, nous sommes trop, et puis Béthune n’est guère, à cette heure, plus sûre que Lille. Je vais aux informations ; le canon tonne à quelques kilomètres. On envisage l’évacuation de la ville et même un recul du front jusqu’aux collines de l’Artois ! Il faut aller plus loin, mais d’abord on déjeune. On vide même quelques vieilles bouteilles, c’est autant de moins que les Boches trouveront s’ils viennent. Départ pour Bruay dans le tumulte incessant du canon. Bruay est plus comble encore que Béthune ; pas de pain. On fait queue devant les boulangeries ; on attend pendant des heures un pain lourd, sans levure, à peine cuit. On dîne tout de même, et on dort dans des lits, mais combien ont été aussi favorisés ? Le lendemain départ pour Anvin, car Saint-Pol est consigné rigoureusement. Des malins ont pris le train. Le train a tourné sur place et ils se sont retrouvés le lendemain au même endroit. A Anvin, c’est dimanche. Les mêmes malins ou d’autres prennent d’assaut le petit train d’Anvin à Calais. Ils sont 18 par compartiment et cinquante sur la toiture de chaque voiture, se tenant par le bras pour ne pas glisser. Le train part. Je ne sais où il est allé, ni s’il est jamais arrivé quelque part. La route est plus sûre. En attendant, repos l’après midi. Des milliers et des milliers d’hommes sont couchés dans les champs, des feux de bivouac flambent, des fermières tuent leurs cochons et les débitent. Tout le monde mange à peu près, mais le pain n’a pas varié depuis Bruay. Nous trouvons encore des amis, soupe de campagne et fricassée de lapin, puis lit toujours. Par exemple, pas de tabac ni d’allumettes. Je dégotte le dernier paquet de cigares à un sou existant dans la commune. C’est toujours çà, et ils me paraissent exquis ces cigares. La nuit, les champs s’illuminent, partout des feux de bivouac ; les meules en voient de dures mais quoi, il faut dormir.