Un accident, c’est bête, quelquefois grave, même très grave. Il peut tourner une page de votre vie. Mais à quelque chose malheur est bon, on peut grâce à ce temps imparti où le lit est de rigueur, apercevoir des feux follets de bien-être dessous les couvertures.

Quand je portais couche culotte et que ma voix stridente faisait ouvrir les fenêtres de l’immeuble où je résidais, mon petit voisin de palier mijotait une marmite de souvenirs qu’il a renversés sur le papier d’un petit roman. Esprit alambiqué, j’aspire toujours à trouver l’histoire qui accroche avidement l’attention et vous emporte au plus loin de votre quotidien avec un esprit frais de liberté, celle de Philippe en est. Je l’ai lue d’une traite.

A la suite de nos retrouvailles inopinée, Philippe me parlait de son père féru de l’histoire de Faches-Thumesnil. Puis il me sort de sa bibliothèque un petit pavé littéraire que je feuillette.
"Puis-je le lire ?" Après approbation je l’emmène.
J’aurai bien un peu de temps un jour, pensai-je. Après mon accident, ce temps n’a pas manqué.
"Il faut que tu l’édites" lui dis-je après l’avoir dévoré. Je me promets de le faire à sa place, mais ce n’est pas simple et cela coûte. Aujourd’hui, l’association culturelle et historique de Faches-Thumesnil m’offre le droit d’insérer un extrait dans son bulletin.

Note de Didier Lherbier : l’école Pasteur a ouvert ses portes en 1955, Philippe Thelliez l’a fréquentée de 1959 à 1963. Vous noterez que M. Thelliez écrit comme l’enfant qu’il était à l’époque, ce qui ajoute un certain charme à son texte. Vous noterez également, pour l’édification des foules, que le papa d’Annick Mercier qui nous donne ce jour ce texte était également instituteur à Pasteur et que, par conséquent, les punitions doublées, elle y eut droit également !

" … J’ai peur des punitions parce que mon papa est instituteur dans mon école et il dit que je dois donner l’exemple et ne jamais avoir de punitions. Autrement, si j’ai une punition, il dit qu’il la double. Et puis je suis le premier de la classe et le premier de la classe ne doit pas avoir de punitions. C’est comme çà … C’est la plus belle du monde, ma maîtresse, même quand elle a l’air fâché. Elle n’a jamais de poudre ou de crème sur la figure et quand elle se penche sur moi, elle sent bon et çà ne pique pas au nez. Et puis, je la connais. Elle est déjà venue manger à la maison le midi. J’avais dit à mon papa qu’elle mangeait des sandwiches dans sa classe, alors comme çà, il l’a invitée. C’est pratique puisqu’on habite dans le bâtiment à côté de l’école. Il faut juste traverser le jardin. On passe à côté du poulailler, du bassin à poissons et on est arrivé.

Maintenant, je sais qu’elle s’appelle Monique mais je ne l’ai dit à personne. C’est un secret. Un jour, je vais me marier avec elle. Bien sûr, elle ne le sait pas mais je crois qu’elle aussi elle veut se marier avec moi. C’est pour çà que je ne veux pas lui faire de peine. En plus, elle est gentille parce qu’elle ne me gronde même pas. Elle me fait un beau sourire. Je le vois bien, même si je baisse les yeux. Je vais me marier avec elle. Je crois qu’elle est déjà mariée avec le monsieur qui la conduit à l’école le matin, mais je ne suis pas sûr. Et puis d’abord, son mari, il est déjà très vieux …

Tous mes copains disent que çà doit être drôlement bien d’avoir son père qui est instituteur dans ton école. Je crois qu’ils ont raison. Parce que toi tu as le droit de faire des choses et pas les autres. Par exemple, quand il n’y a pas l’école, tu peux y aller quand même. Ca j’aime bien, mais en même temps çà me fait un peu peur. Parfois, je vais avec mon père le jeudi, quand il travaille dans sa classe. Mais seulement quand le directeur n’est pas dans l’école. Il est très grand le directeur, très vieux, avec une grosse voix . Il crache un peu sur toi en parlant mais je crois qu’il ne le fait pas exprès. J’ai déjà reçu des crachats du directeur sur ma bouche et là, çà me donne envie de vomir, alors je n’aime pas çà mais je ne peux pas le dire. En plus, il fait peur parce qu’il a toujours des chaussures qui ne font pas de bruit quand il marche, une grande blouse grise qui vole autour de lui et les mains cachées derrière le dos. Des fois, quand c’est l’école, il arrive à attraper des élèves qui font des bêtises dans les couloirs ou sous le préau, sans qu’ils l’entendent venir. Après, il les soulève par le col et il les emmène dans son bureau pour les punir. Cà, je peux te dire que çà fait très peur ! Je ne sais pas ce qu’il donne comme punition mais il fait pleurer tous les élèves qui sortent de son bureau, même les grands du Certificat d’Etudes.

Mais des fois, il est quand même dans l’école le jeudi, alors là, je suis bien attrapé. Il vient voir mon père et ils parlent tous les deux, alors moi je suis obligé de rester là, avec eux, et je ne peux pas aller dans les autres classes. Et puis je suis obligé de voir le directeur qui me fait peur.