Bienvenue sur le site de l'Association Culturelle et Historique de Faches-Thumesnil.

EN CE TEMPS-LA FACHES-THUMESNIL

DEUX ANS DE CAPTIVITE CHEZ LES ALLEMANDS.
3 Novembre 1916 – 11 Novembre 1918.

La maladie fait de plus en plus de ravages.

Le surlendemain nous avons ordre de nous diriger sur Vaux lès Rubigny. La débâcle allemande s’affirme de plus en plus. Les magasins de ravitaillement et les hôpitaux provisoires surpris par le recul se sont installés en plein champ. Nous arrivons à Vaux vers deux heures de l’après midi et devons préparer le camp pour l’arrivée des autres le lendemain. Notre arrivée n’étant pas prévue il n’y a pas de logement pour nous, ni même pour les soldats qui affluaient du front, ceux-ci étaient campés en plein air. Pour notre groupe il fut décidé que nos gardes ainsi que les ouvriers du camp et les caporaux coucheraient dans le grenier d’une grande maison servant de Kommandantur, et les autres ouvriers civils dans une maison attenante. Les soldats devront monter la garde tout autour car on ne trouve rien pour clôturer.


Sissonne, prisonniers devant la Kommandantur

Le lendemain arrivée des hommes au village ; la grange dans laquelle ils doivent loger est encore remplie de blé, avoine et fèves non battu, et de foin frais. Les amis, qui depuis longtemps n’ont plus de provisions en ont profité pour remplir leurs mallettes, petits sacs d’étoffe dans lesquels les parents envoyaient des vivres, par malheur il fut interdit de cuire. Les ouvriers demandèrent au sergent la permission de faire cuire une soupe supplémentaire avec les fèves, ce qui leur fut accordé. Deux jours après les ouvriers se plaignirent de violents maux de tête, plusieurs ne peuvent même plus se bouger. Cinquante-neuf sont reconnus malades, sur une centaine qui se présentent au médecin. Dix-sept étaient partis le matin même pour l’hôpital de Renneville, le lendemain il en part quarante-neuf pour Rozoy. Le matin en réveillant les malades pour la visite, un manqua et fut reconnu mort dans la paille. C’était un homme d’une quarantaine d’années, originaire de Rumes, près de Tournai.

Carte Michelin N° 53 de 1943
Nous avons l’ordre de nous préparer au départ et surtout de ne rien prendre d’inutile car l’étape sera longue et pénible. Il est question d’aller en Belgique dont nous sommes cependant assez éloignés. Un soir nous avons l’ordre d’être prêts pour le lendemain à six heures du matin. Malgré l’heure annoncée nous ne pouvons partir que vers huit heures à Grandrieux, village voisin. Nous sommes forcés d’abandonner une trentaine d’hommes qui ne peuvent aller plus loin, exténués et malades. Le soir vers quatre heures nous arrivons à Logny les Aubenton. Le quart de l’étape est fait. Après la distribution du logement, les hommes montent une cuve et font du thé. La dame de la ferme, émue par tant de misère, fait une marmite de soupe pour les plus malades ainsi qu’un peu de tisane. Le lendemain départ de Logny pour Hirson où nous arrivons vers trois heures. Comme d’habitude le logement ne fut trouvé que vers le soir. Ce fut pour beaucoup l’occasion (peu désirable) d’attraper un refroidissement. Nous étions, après une grande marche, à l’entrée d’Hirson sur la grand-route où le vent soufflait avec rage. Comme logement ce n’était pas mieux, c’étaient d’anciennes granges transformées en écuries, mais nettoyées pour la circonstance. Il n’eût pas fallu que nous y restions longtemps car, le premier jour déjà, nous enlevions les cloisons pour cuire la soupe. Un des nôtres vient encore de mourir. Nous devons attendre ici jusqu’à ce qu’il y ait un train de libre pour nous. L’après midi, il vient une vingtaine d’aéros jeter des bombes sur la gare. Quelques unes tombèrent sur un camp de russes situé non loin de la gare et firent de terribles ravages, une quinzaine de tués gisent là, au milieu de la baraque, affreusement mutilés. Il y a aussi de nombreux blessés parmi les ouvriers (prisonniers de toutes sortes qui travaillent sur la voie). Le lendemain nous avons ordre de nous rendre pour trois heures de l’après midi à la gare. Après avoir attendu toute l’après midi sur le quai le train arrive et … d’autres embarquent, nous dûmes passer la nuit à la belle étoile. Vers le milieu de la nuit la sirène fait entendre un son lugubre, c’est pour annoncer les aéros. La panique fut générale, prisonniers et soldats, tous s’enfuirent où ils le pouvaient pour se mettre à l’abri. En effet aussitôt commença un terrible concert, les canons tiraient de tous côtés après les aéros, et ceux-ci, ne voulant pas être de reste, lançaient à leur tour quelques bombes, dont deux tombèrent dans la ville, en face du cinéma, en tuant un soldat et deux chevaux. Enfin en pleine nuit, le lieutenant rassemble ce qui reste d’hommes et les conduit dans un immeuble situé non loin de là.

Le lendemain vers le soir notre train arrive enfin, une équipe reste à la gare pour charger les wagons, de nos caisses et nos cuisines. Le jour et la nuit nous restâmes au même endroit, mais cette fois ci un peu plus à l’abri des intempéries, nous avions pris place dans le train. Au réveil on constata le décès d’un de nos amis, un grand et fort gaillard et de très bonne famille. Vers midi le train s’ébranle enfin. Tout le long du chemin nous ne pouvons nous lasser de regarder le paysage du côté de Charleville, surtout la Meuse en forme de serpentin, arrosant les belles prairies. C’est à Charleville que le mécanicien se trompe de route, il se dirige vers Sedan, au lieu de Givet. Arrivés à Sedan, il nous faut rebrousser chemin jusqu’à Charleville, d’où cette fois on prend la route de Givet, où nous arrivons dans la nuit. Le train ne doit partir qu’à midi. On profite de la halte pour faire la soupe et le café. A une heure, un coup de sifflet et l’on part. Nous entrons aussitôt en territoire belge, dont nous admirons les coquets et les propres villages. A trois heures nous arrivons à Florennes, but du voyage. Ici comme ailleurs il n’y a pas de place pour nous, les principaux bâtiments sont occupés par les Allemands.

En entrant dans la ville, grand fut notre étonnement. Tous les estaminets étaient en gaieté et dans plusieurs il y avait un bal. La cause de cette gaieté nous fut expliquée, d’abord parce qu’il était dimanche et ensuite parce que les Allemands étaient battus sur toutes les lignes. Il n’en fallait pas plus pour mettre toute la ville en liesse. Les Allemands nous apprennent qu’un accord est signé entre la France et l’Allemagne. Les Français évacuaient les colonies allemandes et les Allemands le Nord de la France. Nous apprenons aussi que l’Autriche et la Bulgarie signeraient volontiers la paix avec les Alliés . Les soldats qui reviennent de permission annoncent de grands troubles en Allemagne. En un mot tout nous sourit. Vers huit heures le lieutenant revient de la ville où il a trouvé pour nous un logement provisoire, nous nous y dirigeons aussitôt. C’est un petit garage d’autos situé près du champ d’aviation. Il y a à peine place pour nous, les caisses et les paquets ont dû rester à la gare.

Le lendemain plusieurs personnes demandent au lieutenant la permission de nous venir en aide. A midi une soupe nous est donnée par le comité national belge. Plusieurs dames apportent du thé ou des biscuits aux malades. Nous pensons bien ne pas rester longtemps ici. Le lendemain nous partons pour Morialmé, petite commune située à quatre kilomètres de Florennes.

C’est ici que se termine notre exil. Nous sommes maintenant affectés à la construction de travaux de défense, nous nous sommes bien promis de ne rien faire en ce qui concerne les tranchées. Vu le nombre demandé personne ne reste au camp, à part les malades ; infirmiers, trois cuisiniers, l’interprète et un employé de bureau. Nous devons commencer à éclaircir un bois entre Oret et Anzinelle, ensuite couper les jeunes arbres et les diviser en morceaux d’un mètre quatre-vingt, c’est tout. Ils ont essayé de nous faire poser des fils de fer mais les équipes désignées ont refusé catégoriquement. Il y a des évasions journellement. On cause d’armistice, on confirme que la paix est signée entre l’Autriche et la France. L’empereur abdiquerait. Les dépôts de ravitaillement à proximité du front sont pillés par les soldats. Nous touchons du très mauvais ravitaillement et peu de pain, celui-ci est remplacé par des biscuits. Les jours sans pain nous en touchons à peu près 225 grammes. Les derniers jours nous ne touchons plus du tout de pain, mais de la farine.