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EN CE TEMPS-LA FACHES-THUMESNIL

DEUX ANS DE CAPTIVITE CHEZ LES ALLEMANDS.
3 Novembre 1916 – 11 Novembre 1918.

4. Bucy (Avril 1917 - Février 1918)

Le 8 avril brusquement un ordre de départ nous est donné. Par un temps pluvieux nous quittons Toulis ; il est neuf heures du matin et nous n’arriverons que vers deux heures exténués et mourant de fatigue dans un petit village situé à dix kilomètres de Sissonne et qui avait nom Bucy-les-Pierrepont. Au lieu de pouvoir nous reposer comme nous l’espérions, nous eûmes à stationner dans la rue jusqu’à sept heures ; nous étions à demi morts de froid quand nous pénétrâmes enfin dans une ferme que l’on avait grossièrement nettoyée avant de nous y faire entrer. Un des nôtres était tombé frappé d’apoplexie. Pour atténuer la triste impression que fit sur nous la saleté des lieux, on nous laissa croire que nous n’y coucherions qu’une nuit. On s’installa comme l’on put, sur la paille ou le fumier encore chaud, dans des granges dont l’une était ouverte à tous les vents, et nous passâmes tant bien que mal cette première nuit.

Le lendemain, fête de Pâques, fut une journée de repos. Nous l’avons passée dehors, au bon soleil, et nous avons goûté pour la première fois depuis longtemps quelques bons moments. Vers deux heures on nous annonça le retour des camarades qui nous avaient quittés en janvier. Eux aussi avaient souffert. Plusieurs manquaient à l’appel et l’un d’eux était mort dans des circonstances particulièrement émouvantes. Il avait décidé avec quelques autres de s’évader de la maison où ils étaient internés ; ils devaient s’échapper par une fenêtre et s’étaient dans ce dessein procuré de la corde dont ils avaient tressé une échelle. Le premier avait enjambé l’appui et descendait déjà quelques échelons lorsque ses camarades, qui s’apprêtaient à le suivre entendirent une détonation et le virent s’abattre au sol, ils se précipitèrent au dehors et le ramenèrent mourant : il avait reçu une balle dans les reins et ne tarda pas à expirer. Le soldat auteur du meurtre fut, dit-on, secrètement félicité de cet acte de courage.

Le 9 avril à la première heure, une désagréable surprise nous était réservée : un ordre de nous préparer pour le travail. Il était nuit encore et le chantier était à une heure de marche, nous sûmes bientôt qu’on nous avait amenés pour l’établissement d’une ligne de chemin de fer qui devait aboutir je crois à treize kilomètres de Bucy. Des Belges commençaient en même temps à l’extrémité opposée. Nous passâmes huit jours ainsi, logés à la diable, nourris plus mal que jamais - la ration du pain à plusieurs reprises fut diminuée - le mauvais temps s’acharnait sur nous ; du matin jusqu’à la nuit dehors, nous revenions exténués trouvant à peine un moment pour manger ; le goût et le courage nous manquaient et, l’eau faisant défaut, on ne se nettoyait plus ; bientôt nous nous trouvâmes couverts de vermine. Chose plus grave, le découragement se mit parmi nous ; nombre de jeunes qui jusqu’alors avaient résisté victorieusement à toutes sortes d’épreuves commencèrent à se négliger, mais vraiment il fallait être fortement trempé pour savoir réagir dans ces tristes circonstances.

Dès notre arrivée à Bucy une équipe d’ouvriers travaillait à l’établissement d’un camp, distant de quelques minutes de notre logement provisoire. Vers le 20 il se trouva prêt et il fut décidé qu’on nous installerait mais après un lavage en règle. Le plus proche établissement de bains était à Sissonne, à dix kilomètres au moins, qu’on nous fit parcourir à une allure folle, sur une route détrempée par plusieurs jours de pluie et encombrée d’autos et de voitures menaçant à tout moment de nous renverser. L’on put heureusement une fois arrivés prendre un bain qui nous parut délicieux et nous débarrassa pour quelques jours seulement de la vermine dont nous étions rongés. Nous ne rentrâmes qu’à la nuit à notre nouveau camp où on nous servit enfin à manger. Nous n’avions touché la veille au soir qu’une ration de pain ordinaire que beaucoup, suivant leur habitude, avaient dévorée aussitôt ; ceux-là - j’en étais - quoique déjà épuisés par cinq mois de privations, étaient donc restés vingt-quatre heures sans manger et avaient parcouru plus de vingt kilomètres !