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Désiré Benjamin César POLAERT.
(1899 / 1969)

Ce document est l’exacte transcription du manuscrit écrit par Désiré Polaert.

Enrôlé à dix sept ans, comme beaucoup d’autres, pour effectuer la moisson de 1916 en l’absence des hommes valides mobilisés, il se trouve depuis avril 1916 à Erchin, village situé entre Douai et Cambrai. Puis les Allemands ont envoyé bon nombre de ces jeunes gens travailler derrière leurs propres lignes. On les appelait les "brassards rouges". Ce texte est le récit de leurs souffrances. Désiré Polaert a toujours conservé son carnet de notes dans son paquetage.

1. Tourcoing (Novembre 1916)

Le récit part du 3 novembre 1916, date à laquelle je quittai le village d’Erchin que j’habitais depuis le 25 avril de la même année. Je ne relaterai ici que des faits dont j’ai été témoin et dont je puis garantir l’authenticité. Si je n’ai su être impartial, ce qui était quasi impossible, du moins ai-je voulu être sincère et j’espère y avoir réussi. Ce n’est pas un réquisitoire qu’on va lire, mais une simple narration dont le but a été d’exciter l’intérêt en faveur des évacués en général dont le sort, malheureusement, laisse indifférentes nombre de personnes qui se croient être seules à souffrir .

Le 3 novembre 1916, onze de mes camarades et moi reçûmes de la commandanture d’Erchin un ordre de départ. A minuit, heure fixée, des voitures nous attendaient, elles nous conduisirent à la gare la plus proche où nous retrouvâmes des groupes d’évacués qu’on dirigeait vers la même destination.

Ce ne fut que le lendemain que nous débarquâmes à Tourcoing où nous devions séjourner quatre semaines. Une usine avait été aménagée pour nous recevoir. A partir de cinq heures et jusqu’au moment où l’effectif de 500 hommes sera atteint, on vit arriver des habitants des communes voisines de Lille (Hellemmes, Marcq en Baroeul, etc...) puis des villageois originaires de la région.

Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes à Tourcoing rendu assez supportable par les visites fréquentes de nos parents, autorisées par les Allemands. Un fait pourtant que je ne puis passer sous silence nous impressionna tristement et nous fit voir l’avenir sous un jour lugubre : je vais dire le meurtre du jeune V…, fils d’un docteur connu des environs de Lille. C’était je crois dans la soirée du 4. Ordre nous avait été donné d’éteindre toutes les lumières et, malgré toutes les observations réitérées des factionnaires, des jeunes gens continuaient à projeter sur les murailles les rayons de leur lampe de poche. Nous étions couchés. Un soldat fit tout à coup irruption dans la salle et s’approcha du groupe des délinquants ; il fit lever l’un d’eux à coups de crosse et exigea la remise de sa lampe. La scène qui suivit alors fut si rapide que je n’en ai gardé qu’un souvenir confus. Sur le refus de notre camarade qui, en réalité, n’était pas fautif, le soldat, furieux, le transperça de sa baïonnette, le malheureux ne poussa même pas un cri, nous le vîmes cracher et s’abattre aussitôt. Nous restâmes un moment frappés de stupeur, n’osant croire à la réalité, quelques uns enfin se décidèrent à s’approcher de la victime, espérant qu’il était encore temps de le secourir, mais ils ne trouvèrent alors qu’un cadavre. Le docteur V … avait obtenu la veille la libération de son fils, il devait donc le revoir le jour où on lui apporta le corps.


Déportation de 314 civils pour travaux forcés à Guiscard (Oise), le 16 février 1917
1914-1918, l’Album de guerre, L’Illustration, p. 1164

Je signalerais aussi la tentative d’embauchage que firent sur nous les Allemands. Elle réussit au-delà de leurs espérances puisque sur cent que nous étions, soixante cinq se laissèrent tenter par les offres alléchantes d’une espèce de charlatan et signèrent un engagement qui les liait pour quatre mois. Nous étions menacés, nous qui refusions, des pires misères. Les signataires dont beaucoup devaient regretter leur accord nous quittèrent peu après. Nous apprîmes dans la suite que leur sort fut de beaucoup meilleur que le nôtre, mais en général, il ne fit pas d’envieux parmi nous, conscients que nous étions du devoir accompli.

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