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Etre reconnu « Bon pour le service » était aussi l'occasion d'une joyeuse réunion, avec ici la participation de la fanfare. Combien de ceux présents sur cette photographie pouvaient se douter du conflit qui devait éclater l'année suivante ? La vue est prise devant la « Maison Blanche » rue Ferrer, café aujourd'hui transformé en commerce de robes et lingerie pour femmes.

Bien entendu, tous les Messieurs d'un âge … un peu certain, dirons-nous. J'en garde, quant à moi, un souvenir tout à fait particulier.

Petite Normande, orpheline, je suis arrivée dans le Nord à six ans, en 1937, recueillie par mon frère aîné. Ses charmants beaux parents m'ont reçue avec amour, ils s'appelaient Mr et Mme Cauchie.

Papa Cauchie était l'incarnation même du poilu de 1914, à la fière moustache, qu'il lissait cent fois par jour, pour qu'elle soit toujours conquérante. Maman Cauchie était la femme robuste, avec elle aussi … un peu de moustache ! Elle était la bonté même, mais à cheval sur les principes comme l'étaient beaucoup de parents à l'époque.

Le patois était très utilisé et je n'y comprenais rien.

Maman Cauchie avait des proverbes pour toutes les occasions, ces phrases parfois très alambiquées me laissaient souvent perplexe. Quand je n'étais pas sage, et cela arrivait parfois … pour ne pas dire souvent, elle disait :
" Ichi ch'est com à l'armée, les ptits in les rallonche, les grinds in les raccourchit."

Et, illico, j'étais priée d'obéir. Ne comprenant pas bien cette phrase, une copine plus intelligente que moi m'en avait fait la synthèse :
" A l'armée, les petits on tirait dessus pour les allonger, les grands on les coupait quelque part pour qu'ils soient plus petits."

Imaginez vous ma perplexité quand je voyais chanter dans les rues ces jeunes gens arborant fièrement les cocardes bleu-blanc-rouge. Je ne comprenais vraiment pas pourquoi ils étaient si heureux, avec ce qui les attendait en arrivant à l'armée !

Si j'étais ravie pour les petits qui allaient devenir plus grands, j'étais terrorisée pour les grands. J'en avais déduit que, décemment, on ne leur couperait ni la tête ni les pieds, sinon pourquoi en faire des soldats ? J'avais donc imaginé qu'on leur couperait un bout de jambes. Et je ne voulais pas poser de question à personne, sans doute, par un orgueil déjà mal placé.

Après environ deux années de torture morale, soit deux défilés de ces vaillants… futurs généraux peut-être, j'ai mis mon orgueil sous mon mouchoir et je suis allée parler de ce dilemme à Edouard, mon voisin. Il était devenu mon ami, un peu mon confident, il aurait pu être mon Papy, et de lui je n'avais pas peur. Pour rien au monde je n'aurais voulu ennuyer mon grand frère avec mes petites histoires. Edouard m'a alors expliqué, à sa façon, que la discipline était la même pour tout le monde. Mais que l'on ne massacrait pas les jeunes qui arrivaient au régiment. Ouf !

Il est parti ensuite, très mécontent, trouver Maman Cauchie et je l'ai entendu dire :
"Arrête Julia de dire n'importe quo à ch't infant ! "

Maman Cauchie a continué ses proverbes, mais au moins, pour celui-là, tout était élucidé.

Il est bien dommage que la conscription n'existe plus et que le Service Militaire soit supprimé. Les jeunes gens auraient une autre idée de la Patrie et recevraient sans doute les bases indispensables de ce civisme qui n'existe plus.

Jeannine Paucot
16 avril 2006