Extraits d'un entretien mené le 12 juillet 2000 par Didier Lherbier.

Monsieur Jules Alavoine, né le 6 juillet 1913 à Thumesnil et décédé le 13 janvier 2003 était modeleur à la Compagnie Fives Lille, usine d'Hellemmes et résidait avec son épouse au 5 rue Carnot.

"Les résistants, vous en connaissiez sur Faches-Thumesnil ?"

J'en connaissais bien un, c'était Alfred Nonnon. Il habitait juste devant la rue Bellevue, une petite maison qui est sur la gauche. Il était contremaître chez Tudor. Quand les Allemands sont arrivés, il a dit "je ne travaille pas pour les Allemands". Et il est resté chez lui. Il a ramassé des pommes de terre pour gagner ses croûtes. Il n'a jamais retravaillé. Lui il était résistant. Il y avait aussi, comment, le frère de Woirat, le fleuriste qui habitait juste à côté, il faisait de la limonade. Il y a un petit sentier là, en face de la rue Esquermoise, il y avait une vieille maison en pierres blanches, en moellons. Il faisait de la résistance, je ne le savais pas. Je me disais qu'est ce qu'il peut faire comme marché noir ce type. J'avais un jardin juste en face de sa maison dans la rue Charles Saint Venant. Le samedi j'allais au jardin. Alors, tout à coup, je vois une bonne femme arriver et sonner. Après c'était un agent de police, un pompier, et puis ils savaient quelques fois rester là cinq minutes à attendre à la porte. Et puis ils parlaient et ils partaient. Je me disais quel trafic il fait ce type là. Mais c'était un résistant, il a logé des soldats britanniques, je l'ai su plus tard. J'avais un voisin, le matin il était tout le temps levé de bonne heure parce qu'il élevait des lapins et il sortait pour donner à manger à ses bêtes; il sentait les odeurs de cigarettes anglaises dans la cour. Il y en avait un autre aussi qui habitait là où il y a le Crédit du Nord maintenant, rue Ferrer, la maison juste avant. On l'appelait Chocolat (Emile Vifquin dit " Chocolat ") parce qu'il faisait des œufs en chocolat à Noël, à St Nicolas. Lui aussi avait un Anglais chez lui, vers la fin de la guerre. Et je lui parlais parce que j'étais voisin avec le boucher, où il y a le marchand de lunettes maintenant à la place (Optique Wacquet, 3 rue Carnot). C'était une boucherie qu'il y avait là, il venait y chercher sa viande. Le boucher lui donnait de la viande pour le soldat qu'il cachait. Et le jour où les Anglais sont entrés ici à Thumesnil, ben, il se promenait avec son anglais dans la rue Ferrer !

"La Libération à Thumesnil, vos souvenirs ?"

La veille de l'arrivée des Anglais, j'étais parti travailler le matin. J'ai pris la rue du Général Leclerc à Ronchin pour arriver aux Sourds et Muets. Là il y avait un groupe de cheminots, je leur demande ce qui se passe, ils n'osaient pas avancer plus loin, les Allemands étaient dans les ateliers d'Hellemmes, ils faisaient tout sauter. Je discute un peu avec eux et puis je dis "de la flûte, je m'en retourne". Je suis revenu chez moi, c'était un vendredi. Le samedi matin je me lève, je m'habille, ma femme se met au boulot. Je vais à la porte, il y avait Rémy, le boucher, qui me dit " Alors qu'est ce que tu en penses ?" . "J' en sais rien, çà commence à sentir mauvais". Il me dit qu'il va aller à l'abattoir chercher sa viande parce qu'il avait droit à trente ou quarante kilos de viande; il me demande si je l'accompagne. Il avait une remorque avec des roues de voitures. Je suis parti comme çà, sans me rendre compte. Nous sommes passés Porte d'Arras, boulevard des Ecoles, rue de Paris et puis le vieux Lille pour aller à l'abattoir, l'ancien abattoir. Boulevard des Ecoles, nous avons entendu tirer dans la gare Saint Sauveur, il n'y avait plus un chien sur le boulevard. Nous sommes arrivés quand même à l'abattoir mais nous n'avons pas pu être servis tout de suite car il y avait des types qui y étaient rentrés pour essayer de piller et la résistance essayait de les encercler. Enfin, nous avons quand même réussi à avoir notre quartier de viande. Le boucher m'a montré de la viande pendue, des veaux. Ils étaient tués mais pas dépiautés, il paraît que la viande conservait mieux ainsi. Il y avait un autre petit boucher, je ne sais plus où il était installé, du côté du Crédit du Nord rue Ferrer, une petite boucherie qui n'a pas duré longtemps; il y avait une quinzaine de kilos de viande à prendre pour lui et le chevilleur nous a demandé si l'on prenait sa viande. J'ai dit que oui, dix ou quinze kilos on ne verrait pas la différence. Quoique quand je me suis mis dans les brancards … Parce que le boucher aimait bien boire du genièvre, il s'en mettait plein la gueule quand il pouvait. Et en attendant notre viande on avait fait tous les bistrots autour de l'abattoir, on en avait bu quelques uns. Et puis on s'est remis en route. Nous sommes revenus par la Grand Place, la rue Neuve, la rue du Sec Arembault, la rue de Paris. Il n'y avait plus un chien, tout était fermé. Rue d'Arras, il y avait encore un café ouvert, nous y sommes rentrés reboire un verre et puis nous sommes revenus Porte d'Arras. Mais là, nous avons vu arriver quatre Allemands avec des armes, les casques, des grenades et tout le fourbi. Nous étions sur le pavé, nous, avec notre voiture. Le boucher, c'était un Belge, comprenait l'allemand. Alors il les a laissé faire. Ils ont commencé par enlever la toile au dessus et puis ils ont voulu enlever les roues de sa remorque. Vous savez pourquoi ? Parce que la résistance avait jeté des pointes aux 400 Maisons et leur voiture avait les pneus crevés. Ils étaient donc à pieds et cherchaient des roues. Le boucher leur a prouvé que çà n'allait pas aller pour leur voiture, ils ont fini par nous laisser aller. Nous sommes rentrés comme çà, nous sommes revenus qu'il était midi. Alors nous avons donné la viande au petit boucher de la rue Ferrer. IL y avait un café là, après çà a été un magasin de vaisselle et toutes sortes il n'y a pas si longtemps, "au Bon Coin".(Café du Centre, 31 rue Carnot) Alors la bouchère, quand on lui a donné sa viande, elle était bien contente, son mari je ne sais plus où il était. Rémy, mon boucher, lui a dit de nous payer deux Pernod. Elle dit " oui, vas voir, tu peux le boire sur notre compte". Nous sommes partis au café, Rémy demande les deux Pernod à la bonne femme, on n'en trouvait plus nulle part. La bonne femme est partie à sa cave et elle a débouché une bouteille de Pernod, on s'est enfilé chacun notre verre. Alors, quand nous sommes rentrés chez lui, Rémy était jeté, il n'avait plus la force de soulever son quartier de viande pour l'accrocher. J'ai du m'y mettre. Et puis il a sorti son canif et ses couteaux, il m'a découpé un beefsteak comme çà. Quand je suis rentré, j'ai dit à ma femme qu'il fallait faire des frites, histoire de se régaler …. Le soir, c'était formidable, à la place Victor Hugo. On se mettait à la fenêtre, on ne se couchait pas trop de bonne heure quand il faisait chaud. Qu'est ce qu'on voyait passer comme gens avec des sacs de pommes de terre, des sacs sous le bras, çà n'arrêtait pas.

Vos rapports avec les Allemands ?

On en logeait, par deux. Trois fois de suite. On donnait une chambre avec du feu ou alors, si la chambre n'avait pas de feu, il fallait les accepter dans notre cuisine le soir. Nous n'avions qu'une chambre avec du feu, j'ai pas voulu la donner. Ils venaient se chauffer. Il y en avait un qui était propre, un fils d'agriculteur. Il nous l'a expliqué tant bien que mal. Je pense qu'ils devaient faire des cours de pilotage de camions. Ils venaient en stage, avaient un dictionnaire, comme un gros bouquin, avec tout des photos en couleurs, des coupes de moteurs de camions de toutes sortes. Alors ce cochon, le premier jour, on lui a donné une tasse de café, si on pouvait appeler cela du café. Il était assis , là, on en buvait, on ne pouvait pas rester sans en boire. Il avait son calot plein d'oranges devant nous, ce cochon là. En plein hiver, on lui montait l'eau dans sa chambre avec un bassin, et bien il descendait au robinet dans la cour, même quand il gelait. Parce que quand les Allemands sont arrivés, c'étaient tous des gaillards, des types bien faits, çà nous a même choqués, on disait la race allemande c'est quelque chose. C'étaient tous des gaillards. Plus tard, ceux qui ont suivi, c'étaient plutôt des petits gros mal ficelés.